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Un Picard dans l'ombre du Nobel

posted Oct 17, 2010, 1:35 PM by Igor Lukyanchuk   [ updated Oct 17, 2010, 1:48 PM ]

Alors que le prix Nobel de physique a récompensé chercheurs de Manchester, la découverte d'un chercheur amiénois, Igor Lukyanchuk, a été quelque peu mise sous le boisseau.

En janvier 2006, le magazine La Recherche interviewait André Geim, l'un des deux chercheurs d'origine russe de l'Université de Manchester qui ont reçu le 5 octobre dernier le prix Nobel de physique pour leurs travaux sur le graphène.

Ce matériau n'est autre qu'une couche de graphite extrêmement fine, la plus fine qu'il soit possible de séparer puisque son épaisseur est précisément celle des feuillets d'atomes de carbone constituant sa structure cristalline.

André Geim, qui dirige le centre de mésoscience et nanotechnologie à l'Université de Manchester, est parvenu avec son équipe à isoler le graphène en 2004 (celui-ci était déjà connu depuis plusieurs décennies) et en a étudié les propriétés électriques en 2005.

Interrogé sur celles-ci dans La Recherche, il évoquait alors l'existence de « pseudo-particules » qui, dans le cas du graphène, « se déplacent à une vitesse 300 fois inférieure à celle de la lumière », ajoutant « qu'elles possèdent une charge électrique, et leur masse est nulle. Un tel comportement ne peut être expliqué que dans le cadre de la théorie de la relativité ». Et d'achever ainsi son propos : « À ma connaissance, aucune autre expérience faite dans un état où la matière est condensée n'avait permis d'observer un comportement " relativiste " ».

Quand Igor Lukyanchuk, professeur au laboratoire de physique de la matière condensée de l'Université de Picardie, a eu connaissance de cet article, il s'est empressé d'écrire à la revue qui fait autorité dans le milieu scientifique français pour opposer un démenti à cette dernière assertion.

En effet, travaillant en collaboration avec Yakov Kopelevitch, un chercheur brésilien, dans le cadre d'un programme de coopération du ministère des Affaires étrangères, il avait mis en évidence et démontré, dans une publication parue en 2004, soit un an avant la publication des travaux de l'équipe du professeur Geim, l'existence d'électrons de masse effective nulle (appelés fermions de Dirac) dans le graphite. L'équipe franco-brésilienne avait clairement identifié le phénomène attribué comme une découverte originale du professeur Geim dans l'article de La Recherche.

Un travail avec des centres de recherches renommés

La déception d'Igor Lukyanchuk a été grande de ne jamais obtenir de réponse de la revue, malgré les trois courriers successifs qu'il lui a adressés. S'il reconnaissait qu'il était « indéniable que l'équipe anglaise a apporté des avancées notables dans la production et l'étude des couches minces de graphite », il estimait néanmoins que « l'antériorité des résultats obtenus par une équipe franco-brésilienne dans ce domaine de recherche très pointu » méritait d'être rapportée.

Cependant, en juillet 2008, Le Monde rendait justice au chercheur picard en évoquant la propriété remarquable découverte par l'équipe franco-brésilienne, le fait que « dans le graphite très pur, certains électrons se comportent comme des photons ».

L'Université de Picardie Jules-Verne peut donc se réjouir de compter dans ses équipes d'enseignants-chercheurs un membre de la prestigieuse école du célèbre physicien russe Lev Landau, qui, bien que son travail n'ait pas été pleinement reconnu, a anticipé la découverte qui a valu à André Geim et Konstantin Novoselov le prix Nobel de physique 2010.

Auteur à ce jour de 85 articles dans des publications scientifiques de haut niveau, Igor Lukyanchuk est installé en Picardie depuis 2001. Il a choisi de résider dans le Santerre, à Caix (Somme), et apprécie beaucoup de vivre dans un village picard typique, ce qui ne l'empêche pas d'avoir des collaborations suivies avec de nombreux centres de recherches renommés (Cambridge, Silicon Valley, Oak Ridge, Campinas) grâce aux moyens de communication modernes.

Toutefois, il ne manque jamais de retourner en Ukraine, son pays natal, pour revoir sa mère, Éléna, qui réside à Kiev. Celle-ci a décidé d'apprendre le français, et vient juste de découvrir la Picardie. Une visite qui n'a pas manqué de l'enchanter.

CLAUDE TRÉMER, Courrier Picard, Mercredi 13 Octobre 2010

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